DédoublementFocus sur une œuvre / Dédoublement / Francoise Benomar
Jean servais somianLe bois africain dans l’art contemporain / Jean Servais Somian Design

Slave auction de J-M Basquiat – Le génie de l’art nègre pour la cause nègre

Avec un titre qui prend le sens de Vente aux enchères d’esclave, ce tableau du peintre américain Jean-Michel Basquiat, qui n’est plus à présenter, est assurément l’une des plus grosses pierres des artistes nègres à l’édifice de l’art contemporain.
La composition, à sa création en 1982, est d’une originalité singulière : peinture acrylique et pastel gras sur toile + collage de papier froissé pour une envergure de 183 x 305,5 cm. L’œuvre est conservée au Centre Pompidou de Paris. Slave auction est un tableau figuratif aux allures de BD, traduction de l’indifférence de l’artiste vis-à-vis des canons esthétiques de l’art classique occidental, conformément aux codes de l’art contemporain. Par rapport au thème, la toile révèle un artiste très prolixe, depuis le titre, sur les noirs et leur destin aux U.S.A depuis des siècles.
Pendant longtemps, Basquiat a consacré son œuvre à la défense des noirs en Amérique. Le motif central de ce tableau est une esquisse grossière de bateau – tout est grossier dans cette œuvre, comme pour dire que tout est vilain ; l’esclavage est vilain, les esclavagistes sont vilains et d’une laide intelligence, le nazisme, la ségrégation raciale, la colonisation, l’apartheid, toutes les formes de domination et d’exploitation humaines sont vilaines. Abraham Lincoln a dit : « Si l’esclavage n’est pas mauvais, rien est mauvais ». Ce navire trônant au centre de la toile avec toute sa laideur avance comme l’origine de tout le reste : c’est le négrier qui pendant des siècles (XVIe, XVII2, XVIII2) a servi de véhicule au vilain commerce qui a permis à des humains de vendre des humains par millions pour tirer les charrues dans les plantations, aux Amériques, comme cela se fait avec les bœufs. Par ce bateau, Basquiat dénonce ce que nous avons récité à l’école comme ‘‘traite négrière’’ ou encore ‘‘commerce triangulaire’’.
L’autre marque de l’esclavage dans Slave auction est l’épouvantail visible à droite du tableau, un personnage aussi vilain en apparence que dans toute sa réalité : « ‘‘vendeur d’esclave’’, quel profession abjecte ! ». L’énergie et le zèle avec lesquels apparait ce marchand d’êtres humains, sous le pinceau de l’artiste, traduisent toute la fierté de ce dernier de vendre son semble. Et ce ne sont pas ces sortes d’affiches derrière lui qui viendront infirmer cette absence absolue de raison humaine, d’humanisme, d’humanité tout court. Montrant des esclaves (les marchandises du vendeur) et des blancs aux dents pointus (les clients de cette vente) ces affiches sont le reflet d’un système on ne peut plus indifférent face au destin funeste de tout un peuple.
Slave auction dénonce la traite des noirs, il dénonce la condition des noirs aux U.S.A. Des noirs que l’auteur représente par un crane couronné à gauche du bateau. C’est le sacrifice de ces noirs en Amérique que matérialise ce crane de malade de scorbut supportant mal une couronne dont la ségrégation raciale, la colonisation ou encore l’apartheid en constituent les perles. La forme grossière ce crane pourrait faire croire que ce sacrifice qui a contribué à faire des U.S.A la puissance qu’ils sont aujourd’hui a servi à pas grand-chose pour la diaspora africaine issue de l’esclavage car les condamnant à vivre comme des citoyens de second rang dans leur propre pays puisqu’ils l’ont bâti avec tous les autres peuples tout aussi venus d’ailleurs.
Au pays de l’Oncle Sam, l’esclavage est aboli depuis 1865 par le XIIIe amendement de la constitution américaine : « Ni esclavage, ni servitude involontaire n’existeront aux U.S.A, ni dans aucun lieu soumis à leur juridiction ». Mais pour Basquiat l’asservissement n’est pas fini, pour autant, pour les noirs. Avec l’abolition que beaucoup n’ont jamais eu la conscience d’admettre – la lettre ‘‘K’’ répétée en gribouillis, en bas du tableau, à droite, qui rappelle l’épisode sombre du Ku klux klan, en est très évocateur – l’esclavage a fait place à la création de colonies en Afrique, terre de départ des esclaves, pendant que le système de ségrégation s’installait aux U.S.A pour une nouvelle forme de domination et d’exploitation injuste et inhumaine des noirs, pour un autre siècle de servitude mal habillée. Selon Franck Ntasamara : « L’esclavage n’a jamais été aboli, ils ont juste dissimulé les chaines de l’esclavagisme ». C’est là la symbolique du joueur de football américain qui apparait avec tenue et casque sous le négrier. Ce personnage résume à lui seul les Etats unis de la génération de Jean-Michel Basquiat ; une Amérique où les sportifs sont les rares noirs pour lesquels les autres ont une bribe de considération. Encore aujourd’hui, les voix privilégiés d’émergences des Africains-américains sont le Basketball, le foot américain, l’athlétisme : Jesse Owens, Allen Ezeil Iverson, Justin Gatlin…
Né à New York le 22 décembre 1960, d’une mère originaire de Porto Rico et d’un père issue de l’immigration haïtienne, aux Etats unis, Basquiat est le descendant d’esclave par excellence. Il est la synthèse de l’héritage artistique nègre de la Harlem renaissance et du combat pour l’émancipation des noires aux U.S.A du 20e siècle, poursuivant ainsi les luttes de devanciers comme E.W Duboys, Claude Mackay, le King Jr ou encore Malcolm X. Les formes non réalistes, à la limite de la caricature, de ses personnages et des autres motifs de son tableau – qui rappellent la statuette africaines – sont un témoin des legs culturels génétiques de ses ancêtres africains.
Mort à Manhattan, un 12 aout de l’année 1988, Basquiat est la preuve de l’excellence des noirs dans un pays peu favorable à cela. Ce grand pays de rêve où des talents comme lui, comme Senga Nengudi sont contraints d’exprimer leur intelligence dans des domaines comme l’art, parce que, très tôt, exclus par un système, en toute apparence, huilé pour faire la promotion d’une classe au détriment d’une autre. Certes il y a eu Colin Powell, certes Condoleeza Rice a dirigé le département d’Etat américain, des noms qui ont émergés par l’excellence en brillant dans l’armée et dans les sphères les plus élevées de l’intelligentsia des Etats unis d’Amérique. Certes il y a eu Barack Obama pour donner raison à Martin Luther King et son fameux ‘‘dream’’. Mais quand on connais l’histoire récente de Jacob Blake assassiné de sept (7) balles par un policier blanc américain, quand on connais l’histoire plus ancienne de Junius Stinney, exécuté à tort à 14 ans et innocenté 60 ans plus tard, à l’ère du Black Lives Matter (BLM), revenir sur Slave auction de Basquiat et toutes les revendications qu’elle porte est opportun à n’en point douter. Jean-Michel Basqiat, un nom qui compte dans ceux dont l’Afrique est fière parmi les Africains de la diaspora, une référence de l’art contemporain dans le monde. Slave auction, une œuvre unique, une esthétique unique, des insinuations tristes mais véridiques.
Photo DR
HAMIDOU IDRISSA Moussa

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